Posté le jeudi 16 avril 2009 à 18h26 dans Romans
Il faut se réjouir de la réédition de Stiller aux Cahiers Rouges de Grasset, roman immense dont l'auteur, Max Frisch, est avec Dürrenmatt, le plus grand représentant de la littérature suisse allemande d'après-guerre. Et il faut espérer que son oeuvre entière soit remise à l'honneur dans les pays francophones, où elle est singulièrement méconnue.
Qui est Stiller, ce sculpteur de Zürich disparu depuis 7 ou huit ans et recherché par la police pour des raisons obscures?
Est-ce le narrateur? Il ne cesse cependant de s'en défendre dans la cellule où on l'a confiné suite à son arrestation à la frontière suisse... "Je ne suis pas Stiller" affirme-t-il d'entrée de jeu (c'est la première phrase du roman) sur un ton pourtant si particulier, distancié, mi-figue mi-raisin, qu'on a très vite la sensation qu'il nous mène en bateau... D'ailleurs, bientôt, ce "je ne suis pas Stiller" devient "je ne suis pas leur Stiller", ce qui n'est pas du tout la même chose, comme tout l'échafaudage romanesque tendra à le démontrer...
On peut bien dire, en effet, qu'il nous en raconte des histoires, ce narrateur goguenard, c'est à cela qu'il va passer son temps en cellule, pour la grande joie de son gardien qui raffole de ses aventures exotiques... dans le désert du Chihuahua ou la Grande Prairie du Texas... Il va même jusqu'à faire le récit de cinq meurtres qu'il aurait commis, aussi exotiques qu'improbables. Pas étonnant que dans la foulée, il se plaise à décrire une grotte découverte par hasard (au temps où il était cow-boy)... labyrinthe aux décors féériques où gît un squelette, dont il n'aurait réchappé que dans une lutte pour la vie... Rien de bien original en soi, mais dans le contexte, on peut apprécier le clin d'œil à la symbolique de l'exploration des profondeurs... car l'auteur aussi est goguenard, évidemment...
Mais la métaphore la plus flagrante demeure celle qui fournit l'argument même du roman : la prison.
Stiller est enfermé, sans aucun doute d'abord en lui-même, dans le rôle qu'il est contraint de tenir, dans le regard de ceux qui l'entourent, son avocat, le procureur, qui devient son ami, et surtout ses proches, qui croient le reconnaître, et le connaître... Ce qui lui fait tenir ces propos d'une vertigineuse clairvoyance : "On peut tout raconter, sauf sa vraie vie; c'est cette impossibilité qui nous condamne à rester tels que nous voient et nous reflètent nos compagnons, eux qui prétendent me connaître, eux qui se disent mes amis, qui n'admettent pas que je puisse changer et détruisent ce qu'il y a de merveilleux (que je ne peux raconter, l'inexprimable que je ne peux prouver) - uniquement pour pouvoir dire: "je te connais"."
D'où la fuite dans l'imaginaire, les chimères, les élucubrations... comme les appelle Julika, celle qui se prétend sa femme, une danseuse dont la beauté est aussi délicate que la santé, et l'on sent bien que c'est surtout dans cette relation complexe que se joue le drame de Stiller...
On a dit de ce roman qu'il était typiquement suisse, dans le sens où il dénonce un monde où tout est si bien à sa place, ordonné, discipliné, qu'on ne peut avoir envie que de se dérober, aux autres, et à soi-même...
Mais sa portée est bien plus universelle que cela, car ce désir d'échapper à la norme étouffante, à commencer par celle qui influence la personnalité même de l'individu dès sa naissance, est bien la chose la plus partagée qui soit...
« Stiller » par Max Frisch, Grasset.

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